Un texte très recommendable

Posted on mai 15, 2010

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Voici un extrait du chapitre Digression sur la poésie et Marcel Proust, dans L’expérience intérieure de Bataille. Une lecture très recommendable.

Pourquoi continuer de nous jouer nous-mêmes? Conduit par un instinct aveugle, le poète sent qu’il s’éloigne lentement des autres. Plus il entre dans les secrets qui sont ceux des autres comme les siens et plus il se sépare, et plus il est seul. Sa solitude au fond de lui recommence le monde, mais ne le recommence que pour lui seul, Le poète, emporté trop loin, triomphe de son angoisse, mais non de celle des autres. Il ne peut être détourné du destin qui l’absorbe, loin duquel il dépérirait. Il lui faut s’en aller toujours un peu plus loin, c’est là son seul pays. Nul ne peut le guérir de n’être pas la foule.

Être connu! Comment pourrait-il ignorer qu’il est lui, l’inconnu, sous le masque d’un homme entre autres.

Mise à mort de l’auteur par son oeuvre – “Le bonheur est salutaire pour le corps, mais c’est le chagrin qui développe les forces de l’esprit. D’ailleurs, ne nous découvrît-il pas à chaque fois une loi, qu’il n’en paraît pas moins indispensable pour nous remettre chaque fois dans la vérité, nous forcer à prendre les choses au sérieux, arrachant chaque fois les mauvaises herbes de l’habitude, du scepticisme, de la légèreté, de l’indifférence. Il est vrai que cette vérité qui n’est pas compatible avec le bonheur, avec la santé, ne l’est pas toujours avec la vie. Le chagrin finit par tuer. A chaque nouvelle peine trop forte, nous sentons une veine qui saille et qui développe sa sinuosité mortelle au long de notre tempe, sous nos yeux. Et c’est ainsi que peu à peu se font ces terribles figures ravagées, du vieux Rembrant, du vieux Beethoven, de qui tout le monde de moquait. Et ce ne serait rien que les poches de yeux et les rides du front s’il n’y avait la souffrance du coeur. Mais puisque les forces peuvent se changer en d’autres forces, puisque l’ardeur qui dure devient lumière et que l’électricité de la foudre peut photographier, puisque notre sourde douleur au coeur peut élever au-dessus d’elle comme un pavillon – la permanence visible d’une image à chaque nouveau chagrin – acceptons le mal physique qu’il nous donne pour la connaissance spirituelle qu’il nous apporte: laissons se désagréger notre corps puisque chaque nouvelle parcelle qui s’en détache, vient, cette fois lumineuse et visible, pour la compléter au prix de souffrance dont d’autres plus doués n’ont pas besoin, pour la rendre plus solide au fur et à mesure que les émotions effritent notre vie, s’ajouter à notre oeuvre.” Les dieux à qui nous sacrifions sont eux-mêmes le sacrifice, larmes pleurées jusqu’à mourir. Cette Recherche du temps perdu que l’auteur n’aurait pas écrite s’il n’avait, brisé de peines, cédé à ces peines, disant: “Laissons se désagréger notre corps…” qu’est-elle sinon le fleuve à l’avance allant à l’estuaire qu’est la phrase elle-même: “Laissons…”? Et le large où s’ouvre l’estuaire est la mort. Si bien que l’oeuvre ne fut pas seulement ce qui conduisit l’auteur au tombeau, mais la façon dont il mourut; elle fut écrite au lit de mort… L’auteur lui-même voulut que nous le devinions mourant à chaque ligne un peu plus. Et c’est qu’il dépeint parlant de tous ceux, invités, “qui n’étaient pas là, parce qu’ils ne le pouvaient pas, que leur secrétaire cherchant à donner l’illusion de leur survie avaient excusés par une de ces dépêches que l’on remettait de temps à temps à la Princesse.” A peine faut-il substituer un manuscrit au chapelet de “ces malades depuis des années mourants, qui ne se lèvent plus, ne bougent plus et, même au milieu de l’assiduité frivole de visiteurs attirés par une curiosité de touriste, ou une confiance de pélerins, les yeux clos, tenant leur chapelet, rejetant à demi leur drap déjà mortuaire, sont pareils à des gisants que le mal a sculptés jusqu’au squelette dans une chair rigide et blanche comme le marbre, et étendus sur leur tombeau.”

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