Archives vives

Posted on mai 29, 2010

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Cette fin de semaine est marquée par le thème des archives par un hasard significatif. Il se trouve qu’à Laboral centro de arte se célèbre une rencontre sur le thème des archives, que Medialab Prado, dans la perspective de son déménagement, est poussé par ses utilisateurs à penser à comment transmettre les processus de productions qu’il abrite, et que nous réfléchissons depuis le lieu de notre travail, EOI, à la façon de faire perdurer le moment de l’événement. L’événement physique devenant numérique – grâce aux videos et à la mise à disposition de la documentation relative – il est possible de faire de l’événement non pas une archive qui en serait la trace, mais d’en proposer sa reconstitution afin qu’il recommence sans cesse et ne laisse pas d’être expérimenté.

La question de l’archive renvoie évidemment au temps. Les modulations de nature et de sens sont autant de modifications dans la gestion et perception du temps dépendant de la nature de l’objet archivé et des outils à disposition pour son archivage.

L’archive est de nature multiple (papier, video… on se souvient de Pierre Nora et de son « tout est source ») et fondamentale. Elle est la trace de ce qui a eu lieu. Il n’y a pas d’histoire sans archive, bien que l’histoire reconstituée soit davantage celle de l’époque de l’historien que de l’époque pensée. En ce sens l’archive est un espace de rencontres, d’échanges, où s’établit une forme de conversation entre l’époque passée, l’historien et les personnes qui le liront. Elles ont en commun une époque dont l’archive est l’espace de réalisation.

Au fondement de la science historique, l’archive est également entrée en art, depuis l’apparition de l’art conceptuel, puis de Fluxus et de l’émergence des performances, dont le caractère éphémère et irrépétible a étonnament entraîné un mouvement de conservation qui passait par l’enregistrement de ces expressions artistiques. Dans ce cas, répondant à la logique du monde de l’art, cette documentation s’exhibe par la suite comme une oeuvre d’art. Actuellement, c’est au tour de l’art numérique de poser la question du temps et de l’archive. Sa fragilité et la difficulté de sa conservation rendent sa documentation et l’archivage nécessaires à l’établissement de la trace de l’existence de l’oeuvre. La dimension classique de l’archive peut (on dirait volontiers doit) être complétée par une dimension plus innovante qui ferait vivre simultanément deux temps: le passé, car l’archive est avant tout un revivre du passé – se souvenir de l’oeuvre morte – à partir de laquelle une nouvelle interaction peut se manifester – l’oeuvre toujours ressuscitée -.

Dans le cas de l’histoire comme de l’art, la documentation est une trace qui marque l’absence, le souvenir. Elle sert de référence, appelant à ce qui n’était plus mais à ce qui a eu lieu. La documentation sert aussi à montrer le processus de création afin de déplier l’histoire de la production et de faire apparaître ses contingences. Montrer le travail est une façon de le donner à comprendre. L’archivage vivant – la visualisation du génome humain est doublement significative, voir le travail de Ben Fry – des données nécessite des systèmes de visualisation plus élaborés pour que les processus soient mis à jour. Les systèmes de visualisation sont d’ailleurs des dispositifs d’archivage opératoire qui collapsent les temps soustendus par une obsession de savoir/pouvoir.

Incidence of catastrophe, Gary Hill, 1987/1988. Un travail à partir de Thomas l’obscur de Maurice Blanchot. MOMA

L’extension, qui s’opère et que l’on demande, du concept d’archive revient à rendre vie à la trace, à en faire une présence, non pas lieu du souvenir mais lieu de l’action, lui réinsufflant la possibilité de l’occurence. Le sens de la trace, traditionnellement liée au passé, se trouve modifié: la trace n’est plus le reste hasardeux d’un événement physique passé dont la source/trace est une manifestation lacunaire et dégradée, mais est objet à part entière pouvant se répéter intégralement. L’événement devenu numérique est affecté dans une mesure bien moindre par le temps. Répétible presque sans fin, il peut se réexpérimenter dans la même mesure. Mais la trace répétible ne suffit pas à rendre la réexpérimentation possible. Il est évident dans tous les sens qu’il n’est pas possible ni souhaitable qu’il se répète à l’identique – ce serait un simple film mis en boucle pour l’éternité -. L’objectif est de rendre l’événement toujours vivable, toujours expérimentable. L’événement numérique n’est pas référence du physique, n’a pas perdu de vigeur ou de réalité, mais constitue la continuation de l’événement, et même un événement indépendant.

Ainsi, il nous est possible de dresser les tendances vers lesquelles les archives doivent se diriger:

  • L’espace numérique doit être considéré comme espace d’occurence de l’événement; par conséquent, l’une des perspectives est la récupération et l’intégration des contenus qui lui correspondent dans un unique espace numérique – ce qui n’empêche absolument pas que les éléments qui la constituent ne proviennent de pôles de production disséminés et non indentifiés – qui serait son lieu d’existence et d’expérimentation.
  • L’accessibilité est une condition sine qua none: elle doit être la plus large possible et se faire dans les meilleures conditions (licences libres, accessibilité de l’espace numérique…).
  • La capacité d’interaction doit être augmentée de façon à diffuser un sentiment de participation permanente, quel que soit le moment de l’expérimentation. Il est par conséquent nécessaire qu’il existe des médiateurs de cet espace dont la mission est l’actualisation du temps de l’expérience de l’événement, se déclinant en valorisation régulière des contenus qui n’est pas uniquemenet immédiate – l’immédiateté le lie avec le temps de l’événement physique -, soin des interactions, et réinvestissement de l’espace en relation avec d’autres contenus notamment.
  • Il ne doit pas y avoir acune limite à sa réutilisation pour qu’il reste vif. Comme exemple, l’on peut penser à ligne de temps, un outil d’édition et de conversation développé par l’IRI

Désormais, nous pouvons engager, me semble t-il, le mot d’archive, dont nous parlions au début de ce texte, vers un autre qui marquerait l’évolution que nous avons voulu décrire: l’événement transmedia. Pour nous, cet événement espace-temps reprendrait les conditions que nous avons citées antérieurement (interaction…) mais le changement de perspective équilibrant environnement numérique et environnement physique, aucun ne prévalant sur l’autre, annulerait le sens de trace et de passé au profit d’un présent augmenté et de très longue durée. L’événement numérique ne serait en aucun cas un reflet dégradé, les restes d’un événement physique premier mais au contraire un événement capable de durer.

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