Pouvoir matriciel

Posted on août 7, 2010

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Venus de Lespugue

Nous demandons plus de place pour nous exprimer, plus de place pour modeler seul (DIY) et ensemble (DIWO do it with others) les choses du monde qui nous entoure. Mais rares sont ceux qui s’en chargent entièrement, qui rompent les ponts et les manières et s’inventent entièrement ou partiellement les choses du monde qui les entoure. Pour la plupart, nous le faisons à de moindres degrés. En général nous laissons aux intermédiaires (États, entreprises, profesionnels, autres en géneral…) le soin de modeler et de nous fournir les infrastructures conceptuelles et matérielles de nos vies.

Ce déplacement de la création provoque un changement dans la nature du pouvoir : l’évolution vers un pouvoir matriciel compris conjointement à la mort de l’auteur.

Parmi ce que l’on sent être les caractéristiques du créateur professionnel de demain, quel qu’il soit, son identité ne compte plus. Pourtant, les espaces d’expression se multiplient. Il semble même qu’au coeur de la machine capitaliste à expropriation, on veuille laisser place à nos identités.

Voici un nouveau déplacement du pouvoir qui a lieu dans un mouvement à la fois intéressant et banal de reconfiguration compétitive fondée sur le lucre : face aux nouvelles exigences de liberté créatrice le secteur capitaliste se replace construisant le cercle nouveau, extérieur et contenant, de son pouvoir : une fois les créations devenues gratuites et totalement disponibles, les intermédiaires capitalistes se repositionnent dans les secteurs qui permettent le service.

Pour le moment, mis à part Google et les réseaux sociaux, dont la stratégie est clairement de fournir les infrastructures pour laisser les usagers inventer leurs comportements et contenus gratuitement générés, la plupart des autres entreprises ou institutions peinent à tuer l’auteur. Elles en mourront certainement; d’obsolescence. En somme, on va en terminer de dire “je vais créer quelque chose dont je suis sûr que les gens veulent”, mais plutôt “ je vais donner les outils pour que les gens fassent ce qu’ils veulent”. Même si de nouvelles configurations seront en permanence inventées et négociées.

En ce sens aussi on peut s’amuser à lire la mort généralisée de l’auteur.

Avec elle, c’est un nouveau type de pouvoir qui est alors mis en scène et en jeu: un pouvoir bienveillant qui regarde de loin, contient et permet tout, tant que cela reste dans le cadre général des infrastructures qu’il a mis en place. Ce pouvoir ne cherche pas à s’imposer directement. Cependant, selon ses champs d’application, il implique une série de comportement d’ordre divers : l’autocensure dans une institution professionnelle, la normalisation des usages dans les terrains de la production sociale, et recentralise un pouvoir stratégique dans les mains de celui qui détient les infrastructures.

Par conséquent, si le pouvoir matriciel est une tendance commune qui doit pouvoir s’identifier avec la transformation de la nature du pouvoir, il implique de réinvestir les espaces de production selon de rigoureuses typologies : l’infrastructure offerte par Google est différente de l’infrastructure offerte par la mairie de Brest, qui est à son tour différente de l’infrastructure offerte par Wikimedia. Les inventions bien senties de la dernière décennie comme Facebook ou Twitter ont offert par hasard à leurs créateurs des opportunités de gains qu’il aurait certainement été aberrant de refuser. L’opportunité inattendue est pourtant le moment critique et précis lorsque la question du pouvoir fait son entrée. Loin de condamner par principe, il s’agit de montrer ici la faille, le moment, l’endroit où une juridiction ou un quelconque dispositif de gestion, surveillance et sanction transnational et citoyen, devrait intervenir. Car le pouvoir matriciel est en train de s’élaborer hors de toute norme, selon chaque contexte, depuis des secteurs qui à tout moment peuvent changer de nature.

Les textes occidentaux actuels que j’ai lus et qui se penchent sur le pouvoir ne considèrent jamais ses possibles régulations, comme si en ce sens, il n’y avait déjà plus de doute que le capitalisme dérégulateur avait gagné, puisqu’il en est fini de voir la régulation comme une solution de stabilisation des tensions et des négociations. C’est certainement qu’ici, en Occident, la douceur de notre sécurité nous a fait oublié que la régulation est aussi protection. Je me souviens néanmoins de la proposition durant Lift France 2009 de Pierre Mounier de faire de l’index de Google patrimoine de l’humanité. Si l’UNESCO est une organisation dépassée à cause de la nature centralisée, déséquilibrée et expropriatrice de la gouvernance de sujets et de bien qui concernent l’humanité, il n’est pour autant pas du tout farfelu de proposer la création d’une institution transnationale, appuyée pourquoi pas par les États, dont la gouvernance serait distribuée et non représentative. Un article de Moulier-Boutang, quant à lui, dans le numéro 36 de Mutltitudes dont la majeure était consacrée à Google, revendiquait la nécessité et la possibilité de sa nationalisation, prenant exemple sur l’histoire de l’électricité.

Les luttes de pouvoir, essentiellement centrée sur la gouvernance, au sein du pouvoir matriciel sont donc loin d’être liquidées, contrairement à la vision d’environnement englobant – c’est ce qui ressort des entretiens d’Eric Sadin dans Multitudes 40, ou encore du Meilleur des mondes d’Huxley ou de Matrix – duquel sans bruit on ne peut que sortir en renonçant, le système tolérant les quelques personnes déviantes que lui-même il produit.

Le pouvoir matriciel, avènement d’un cadre né de la jonction entre volonté d’expression et de réappropriation du monde d’un côté, et réaction disparate des secteurs social, public et privé vers un commun mouvement de complexification d’autre part, est en train de passer par la liquidation de la figure du créateur comme siège du pouvoir, ouvrant vers des champs immenses de contrôle invisibles – qu’il faut impérativement visualiser -, singuliers – avec des espaces de très grande potentialité créatrice – et dérégularisés – au petit bonheur la chance -.

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