Qui mesure? Qui regarde?

Posted on août 7, 2010

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Projet Kultur-o-meter

Qui mesure?

Aujourd’hui l’enjeu de la mesure est immense. Largement présentes dans l’environnement numérique fondé sur la popularité, les mesures sont une puissante construction idéologique: à la fin du mois de mai, je me suis rendue à un congrès d’économie sociale en Andalousie, où un avisé comptable exposait combien les bilans étaient de puissantes machines idéologiques.

La question de la mesure n’épargne aucun secteur ni personne qui désire entrer dans la logique de la valorisation marchande. Ce ne sont pas seulement les employés de firmes internationales qui doivent remplir leurs objectifs pour obtenir commissions et pourcentages, mais aussi les théâtres publics pour que les États daignent maintenir leur subventions (les indicateurs d’occupation sont une stratégie pour fermer les théâtres les plus risqués ou ce qui revient au même pour les États ou collectivités les moins rentables). Les mesures sont en général prises comme des indicateurs d’une vision étriquée de la performance.

Evidemment, la mesure, comme construction idéologique peut aussi constituer un outil utile aux buts fort divers, notamment pour mesurer les externalités positives de la production sociale comme l’indiquait Yochaï Benkler durant son séminaire a Medialab Prado. En outre, elle est un puissant outil de visibilisation: le travail domestique des femmes est apparu à la face du monde comme travail véritable lorsque les féministes ont montré sa valeur sociale et économique.

Tout dépend donc de la gouvernance des mesures: qui les construit et qui les use. L’édulcoration, la manipulation des statistiques est une constante de l’ensemble des groupes politiques au pouvoir ou dans l’opposition. Les lectures mensongères ou de mauvaise foi sont leur jeu continu. De même, au sein des entreprises comme ce fut, notamment, le cas d’Enron.

Pour autant, loin de nous laisser mener par l’apparente objectivité du gouvernement algorithimique décrit dans l’excellent article “Le nouveau pouvoir statistique” d’Antoinette Rouvroy et Thomas Berns, dans le numéro 40 de Multitudes, il nous faut au contraire construire nos propres outils de mesure et inventer des modes de communication de ces mesures qui permettent une réduction maximale des biais et des usages abusifs.

Mesurer est simplement montrer et définir. Il nous faut élaborer les mesures de nos objectifs.

Qui regarde?

Centre et périphérie. Dans l’architecture rizomale, il n’y a plus ni centre, ni périphérie. Ce modèle se diffuse dans les organisations, le temps, les espaces. C’est ce que de nombreuses personnes, peut-être n’osant pas appeler cela confusion, appelle complexité.

La complexité ne me semble pas être cela, mais plutôt le repoussement du réel vers ses limites, une surenchère compulsive, systématique, rarement raisonnée, provoquée par l’abattement des barrières sociales : dans le cas du pouvoir, cela donne ce que dans un post antérieur j’ai appelé le pouvoir matriciel.

Cette complexité associée à une organisation actuelle mouvante – je ne crois ni que cela est sa nature (agencement Deleuzien, “je” de Bataille), ni que cela ne l’est pas : je ne pense ni qu’elle a vocation de rester comme telle, ni qu’elle a vocation de changer; ce sont les luttes qui la feront balancer dans un sens ou dans un autre – constitue un territoire où il est difficile d’identifier les nouveaux centres – les vieux centres même si certains exercent encore comme centres ne nous intéressent pas car ils sont voués à la décrépitude (cas de l’industrie du disque…) -, et/ou les nouveaux intermédiaires. Les centres avaient en cela de pratique qu’il était facile de les identifier, de les connaître et de s’en approcher si on était interessé. Aujourd’hui, ce mouvement est plus difficile, à la fois qu’il profère une quantité bien plus grande d’opportunités. Je donnerai un exemple physique: le premier Fab Lab du monde a été créé dans la partie Arctique de la Norvège en collaboration avec le MIT. Il est clair que le centre n’est plus uniquement New York, mais qu’à la fois, – on peut le dire dans le cas de cette ville, ce qui ne serait pas le cas pour d’autres – apparaissent d’autres centres, qui restent des centres. À ce titre, il est intéressant d’observer l’utilisation erronée de la dialectique centre/périphérie précisément pour qualifier l’apparition de nouveaux centres. Ces reconfigurations spatiales sont des transformations que l’on peut comparer par exemple à celles que les territoires d’Europe occidentale connurent à la fin de l’époque moderne avec la montée en puissance de certaines villes au détriment d’autres, selon l’évolution des marchés commerciaux. Il ne s’agit en aucun cas d’un mouvement inverse de la périphérie au centre, mais d’une recomposition des espaces de création.

Les nouveaux intermédiaires sont avant tout des interfaces machines/homme qui permettent une compréhension générale de ces paysages en recomposition. D’où l’importance du temps réel. Face à des phénomènes très amples, l’image devient un recours stratégique: elle permet leur présentation synthétique. La visualisation d’information, comme le font remarquer respectivement dans ses entretiens Éric Sadin et dans son article Frédéric Neyrat publiés dans Multitudes 40, est un outil pour le marketing tout autant que pour le pouvoir politique qui jamais ne se sont sentis aussi proches. La visualisation, comme outil qui permet de voir, d’observer et de comprendre, est un outil de contrôle très puissant. C’est pourquoi, une nouvelle fois : tout le défi tient en sa gouvernance.

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