Ville femme

Posted on août 18, 2010

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Représentation de la ville femme des Saint-Simoniens: Philippe­ Joseph Machereau, Le Temple et la ville Saint-Simoniens, 1832. Ms. 13910, p. 38v, Bibliotèque de l’Arsenal de Paris. On peut se référer au texte de Charles Duveyrier, La ville nouvelle ou le Paris des Saints-Simoniens (version espagnole et dossier dans le numéro 14 de Minerva du CBA)

C’est en marchant dans les rues madrilènes en compagnie d’une amie qui vient d’avoir un enfant, c’est vivant dans le centre londonien où il n’y a pas d’enfant, que je me suis rendue compte d’une évidence qui ne m’avait pas encore sautée aux yeux : la ville est une mécanique masculine.

Les villes sont fruits d’événements historiques, de l’évolution des usages collectifs et des décisions urbanistiques qui appuient des politiques nationales. Marseille perd ses murailles sous le règne de Louis XIV qui entre dans la ville rebelle en 1660, les coeurs économiques se déplacent et les nécessités de transports évoluent – la plupart des lignes de métro parisiennes ne correspondent plus aux exigences de connections actuelles -, le Grand Paris, comme en son temps le Paris Haussmanien, a pour but de contrôler davantage les populations dites dangereuses et de rénover le prestige de la capitale française selon la logique traditionnelle de la spectacularité.

Et selon toute évidence, exigences, nécessités et décisions ont été celles des hommes. Les villes actuelles d’Europe que je connais sont construction d’un pouvoir masculin : de Marseille à Madrid, en passant par Paris, Barcelona, Gijón, et dernièrement Cuenca, Bonifacio, Porto-Vecchio, et Londres … la ville n’est pratiquable que pour une certaine part de la population: l’homme adulte travaillant indépendant qui se déplace en voiture.

Outre les obstacles au déplacement de toutes les autres minorités – femmes, étrangers, enfants, malades, personnes âgées -, la ville contemporaine impose des séparations dans les temps, dans les tâches et dans les relations sociales qui rendent invisibles des pans entiers de populations et les limitent aux espaces de vie qui leur sont assignés. Elle oblige à penser et à organiser les vies selon des temps et des espaces angoissants, réduits et artificiels.

Suite à cette observation, je me suis étonnée : 1/ de ne pas m’en être rendue compte plus tôt, et donc d’avoir vécu la ville telle qu’elle est sans l’avoir questionnée depuis ma condition de femme 2/ que la ville ne soit pas physiquement le siège de changements tels que ceux que la science a connus avec la montée en puissance des théories du sujet et la déconstruction des appareils théoriques de domination masculine.

Suite à cette observation, je me suis mise à chercher des références : c’est un sujet largement investi et il existe de nombreux articles, groupes de recherche, forums et associations ou collectifs qui s’occupent de cette question.

Pour ma part, je ne me lancerai pas dans une recherche qui n’appartient pas à mon domaine. Cependant, il me semble que la ville, comme les technologies que nous habitons – temps, espaces, mots, images, objets – est une construction à penser dès les prémices en des termes différents que je ne saurais même plus qualifier de féminins. Comme je l’ai dit dans un post antérieur et dans le débat qui l’a suivi, j’aurais tendance à abandonner la catégorie femme pour analyser en général la domination du capitalisme cognitif, ou bien à employer le terme “genre femme” pour déterminer de forme vague et dynamique le modèle alternatif que notre temps exige. À travers l’étude empirique d’un morceau de la ville, il serait possible de poser les jalons du modèle “genre femme”. Des études similaires sur les objets, les temps, les grammaires… pourraient contribuer à l’établissement d’une série de cadres mentaux valables pour une pensée “genre femme”.

Sa définition et mise en pratique permettrait une modélation positive des espaces de vie notamment. Il est nécessaire de faire entrer dans le renouveau théorique actuel la composante “genre femme”. La construire est donc le préalable indispensable à son implémentation.

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