Extraits des Feuillets d’Hypnos

Posted on décembre 21, 2010

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Quelques vers choisis des Feuillets d’Hypnos de René Char:

7

Cette guerre se prolongera au-delà des armistices platoniques. L’implantation des concepts politiques se poursuivra contradictoirement, dans les convulsions et sous le couvert d’une hypocrisie sûre de ses droits. Ne souriez pas. Ecartez le scepticisme et la résignation, et préparez votre âme mortelle en vue d’affronter intra-muros des démons glacés analogues aux génies microbiens.

15

Les enfants s’ennuient le dimanche. Passereau propose une semaine de vingt-quatre jours pour dépecer le dimanche. Soit une heure de dimanche s’ajoutant à chaque jour, de préférence, l’heure des repas, puisqu’il n’y a plus de pain sec. Mais qu’on ne lui parle plus du dimanche.

60

Ensoleiller l’imagination de ceux qui bégaient au lieu de parler, qui rougissent à l’instant d’affirmer. Ce sont de fermes partisans.

63

On ne se bat bien que pour les causes qu’on modèle soi-même et avec lesquelles on se brûle en s’identifiant.

81

L’acquiescement éclaire le visage. Le refus lui donne la beauté

87

LS, le vous remercie pour l’homodépôt Durance 12. Il entre en fonction dès cette nuit. Vous veillerez à ce que la jeune équipe affectée au terrain ne se laisse pas entraîner à apparaître trop souvent dans les rues de Duranceville. Filles et cafés dangereux plus d’une minute. Cependant ne tirez pas trop sur la bride. Je ne veux pas de mouchard dans l’équipe. Hors du réseau, qu’on ne communique pas. Stoppez vantardise. Vérifiez à deux sources corps renseignements. Tenez compte de cinquante pour cent romanesque dans la plupart des cas. Apprenez à vos hommes à prêter attention, à savoir poser l’arithmétique des situations. Rassemblez les rumeurs et faites synthèse. Point de chute et boîte à lettres chez l’ami des blés. Eventualité opération Waffen, camp des étrangers, les Mées, avec débordement sur juifs et résistance. Républicains espagnols très en danger. Urgent que vous les préveniez. Quant à vous, évitez le combat. Homodépôt sacré. Si alerte, dispersez-vous. Sauf pour délivrer camarade capturé, ne donnez jamais à l’ennemi signe d’existence. Interceptez suspects. Je fais confiance à votre discernement. Le camp ne sera jamais montré. Il n’existe pas de camp, mais des cahrbonnières qui ne fument pas. Aucun linge d’étendu au passage des avions, et tous les hommes sous les arbres et dans les taillis. Personne ne viendra vous voir de ma part, l’ami des blés et le Nageur exceptés. Avec les hommes de l’équipe soyez rigoureux et attentionné. Amitié ouate discipline. Dans le travail, faites toujours quelques kilos de plus que chacun, sans en tirer orgueil. Mangez et fumez visiblement moins qu’eux. N’en préférez aucun à un autre. N’admettez qu’un mensonge improvisé et gratuit. Qu’ils ne s’appellent pas de loin. Qu’ils tiennent leur corps et leur literie propres. Qu’ils apprennent à chanter bas et à ne pas siffler d’air obsédant, à dire telle qu’elle s’offre la vérité. La nuit, qu’il marche en bordure des sentiers. Suggérez les précautions; laissez-leur le mérite de les découvrir. Emulation excellente. Contrariez les habitudes monotones. Inspirez celles que vous ne voulez pas trop voir mourir. Enfin, aimez au même moment qu’eux les êtres qu’ils aiment. Additionnez, ne divisez pas. Tout va bien ici. Affection. HYPNOS.

89

François exténué par cinq nuit d’alertes successives, me dit: « J’échangerais bien mon sabre contre un café! » François a vingt ans.

127

Viendra le temps où les nations sur la marelle de l’univers seront aussi étroitement dépendantes les unes des autres que les organes d’un même corps, solidaires en son économie.

Le cerveau, plein à craquer de machines; pourra-t-il encore garantir l’existence du mince ruisselet de rêve et d’évasion? L’homme, d’un pas de somnambule, marche vers les mines meurtrières, conduit pas les chants des inventeurs…

128

(…) Une rage insensée s’empara de moi, chassa mon angoisse. Mes mains communiquaient à mon arme leur sueur crispée, exaltaient sa puissance contenue. Je calculais que le malheureux se tairait encore cinq minutes, puis, fatalement, il parlerait. J’eus honte de souhaiter sa mort avant cette échéance. Alors apparut jaillissant de chaque rue la marée des femmes, des enfants, des vieillards, se rendant au lieu de rassemblement, suivant un plan concerté. Ils se hâtaient sans hâte, ruisselant littéralement sur les SS, les paralysant « en toute bonne foi ». Le maçon fut laissé pour mort. Furieuse la patrouille se fraya un chemin à travers la foule et porta ses pas plus loin. Avec une prudence infinie maintenant des yeux anxieux et bons regardaient dans ma direction, passaient comme un jet de lampe sur ma fenêtre. Je me découvris à moitié et un sourire se détacha de ma pâleur. Je tenais à ces êtres par mille fils confiants dont pas un ne devait se rompre.

J’ai aimé farouchement mes semblables cette journée-là, bien au-delà du sacrifice.

226

Un jugement qui engage ne fortifie pas toujours.

227

L’homme est capable de faire ce qu’il est incapable d’imaginer. Sa tête sillonne la galaxie de l’absurde.

231

Peu de jours avant son supplice, Roger Chaudon me disait: « Sur cette terre, on est un peu dessus, beaucoup dessous. L’ordre des époques ne peut être inversé. C’est au fond ce qui me tranquillise, malgré la joie de vivre qui me secoue comme un tonnerre… »

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