Histoire d’une résistance en marche

Posted on février 20, 2011

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Multitud, Antonio Saura, 1982

La loi d’“Economía sostenible” a été votée mardi 15 février par la chambre des députés espagnols. Cette loi dont le but serait selon le gouvernement actuel de “contribuer à la rénovation du modèle productif de l’économie espagnole vers un modèle plus durable du point de vue économique, social et environnemental1” détient en outre une disposition finale – la loi Sinde, du nom de la ministre de Culture qui la promeut Ángeles González-Sinde – qui, modifiée et renommée au cours d’une trajectoire parlementaire chahutée de plus de deux ans, a été depuis le premier décembre 2009 au centre de débats et discussions qui ont opposé défenseurs du copyright et défenseurs des droits des internautes et des récepteurs des créations.

Comme Hadopi en France, cette disposition, dont l’objectif est, via la constitution d’une commission de la Propriété intellectuelle d’obliger la fermeture de sites web dont les contenus sont protégés par un copyright, a très rapidement fait émerger un mouvement de discussion, opposition, actions informatives et de résistance des plus diverses et à mis en évidence une grande maturité, une solide connaissance et un énorme intérêt des citoyens qui se sont placés du côté de la liberté sur Internet et des nouvelles logiques de production, diffusion et consommation des créations dans l’environnement numérique.

Le mouvement d’opposition à la loi a été riche en initiatives qui constituent l’histoire d’une résistance diffuse et étendue, visible et virale, documentée par des spécialistes (Javier de la Cueva, Carlos Sánchez Almeida, David Maetzu, David Bravo), appuyée par d’influentes figures d’Internet et relayée par des médias dont la visibilité et l’impact social sont décisifs. Ainsi est-elle passée par la diffusion de textes comme le manifeste “En defensa de los derechos fundamentales en internet” rédigé en décembre 2009 collectivement et repris par des journaux comme 20minutos qui y a souscrit et par de nombreux bloggeurs, ou comme le post d’Amador Savater (445 commentaires, 1608 tweets, 7500 dans son édition originale), republié dans El País (658 commentaires, 647 tweets, 1200 recommendations par facebook), le blog d’Enrique Dans, Meneame, Mangasverde, où il raconte le “dîner de la peur2” auquel il a été invité, par la création de la plateforme Red sostenible, par l’envoi massif de courriers électroniques aus députés pour manifester l’opposition à la loi, par l’organisation de rencontres comme #Redada, dont la transmission en direct a été relayée par El Público, où spécialistes des médias et du droit ont expliqué les tenants et aboutissants de la disposition, par des campagnes menées par Anonymous qui ont visé à paralyser les Webs de la SGAE, du Ministère de Culture, du PSOE y de CiU de la loi ou encore à montrer que le problème ne vient pas du téléchargement mais de la faible qualité du cinéma espagnol en distribuant une fausse liste des liens de téléchargement des films nominés aux Goya lors de la manifestation organisée le soir de la célébration des prix… Le monde de l’information et de la création numérique s’est ainsi manifesté clairement contre la loi et a été un puissant transmetteur des raisons de cette opposition au reste de la société comme le montre d’ailleurs l’épisode Alex de la Iglesia. Réalisateur et directeur de l’Académie de Cinéma, ce dernier après s’être réuni et avoir écouté la voix des opposants s’est rangé de leur côté et a démissionné de son poste de directeur de l’Académie de Cinéma pour manifester son désaccord avec la politique de la ministre. L’ensemble de ces événements ont donc jalonné une résistance active et populaire que les représentants politiques de tous bords, PP, PSOE et CiU, n’ont su entendre en aucune manière, puisqu’ils ont voté ensemble la LES laissant presque en état la disposition au coeur des résistances. Comme en France, dans sa seconde mouture, à peine a t’on, pliant aux obligations constitutionnelles, ajouté pour la forme l’intervention d’un juge au début et à la fin de la procédure, sans que ce dernier pour autant n’est à charge de la suive.

5 jours après son vote, il est intéressant de voir que le mouvement de résistance citoyen est loin de s’être tû: bien au contraire, à l’appel de Javier de la Cueva, avocat spécialiste du droit de Propriété intellectuelle à l’origine de la reconnaissance des licences libres dans la jurisprudence espagnole, s’est organisé très rapidement un réseau dénommé #nolesvotes, dont l’objectif est d’informer et de convaincre sur l’innanité de cette loi, son absurdité et ses réelles visées. Or, cette résistance s’étend territorialement et thématiquement : le 16 février à 21.33 h. 47 groupes actifs s’étaient déjà créés; hier soir 19 février apparaissait une carte de la corruption des députés espagnols, et la loi Sinde, preuve de l’arrogance et de la sourderie des pouvoirs politiques en place et de ceux de l’opposition, n’était qu’un élément de plus d’un mouvement dont le slogan “nolesvotes3” signifie clairement l’absence de confiance généralisée des citoyens face à tous les grands partis politiques espagnols. Avec la publication de la carte de la corruption, les citoyens montrent qu’ils savent que la vie politique est viciée et que les dirigeants politiques ne se soucient ni de la vox populi ni du bien commun, mais se plient aux exigences des lobbying industriels nationaux et internationaux comme l’ont montré 124 cables de Wikileaks publiés par El País. La campagne “No propongas, haz4”, slogan opératif lancé par Javier de la Cueva pour animer le mouvement “nolesvotes”, s’inscrit donc logiquement dans la perspective de la récupération de la liberté et réappropriation de la force politique par le citoyen, se démarquant d’un système représentatif qui est devenu indépendant de la volonté des citoyens.

La résistance à la loi Sinde continue et s’amplifie; la culture et la production numériques servent une nouvelle fois de miroir grossissant et de cristalisateur, cette fois-ci du problème structurel – la représentation n’est plus adaptée aux subjectivités contemporaines – et conjoncturel – la crise de confiance des populations envers leurs gouvernants – de la démocratie représentative.

20minutos a constitué un dossier qui récapitule les moments les plus importants des discussions et votes de la loi et des réactions citoyennes: Ley Sinde, cronología de una polémica norma.

La plupart des liens cités et quelques autres sont dans ce pearltrees: Ley Sinde

1 Contribuir a la renovación del modelo productivo de la economía española, hacia un modelo más sostenible desde el punto de vista económico, social y medioambiental.

2 La cena del miedo, c’est le titre du post

3“ne vote par pour eux”

4“ne propose pas, fais”

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