Vagues

Posted on février 21, 2011

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La gran ola de Kanagawa, Katsushika Hokusai (1760–1849)

un élément qui nous submerge. Il me semble que c’est une sensation qui n’est pas douce mais qui est commune et qui arrivant serait réconfortante, apaisante, à cause de son caractère englobant, général, et plein. Arrivant elle submergerait la totalité des terres, même si elle n’était pas décisive elle serait du moins incontournable.

La pensée est un sentir. Je ne sais dans quelle mesure mon imagination, forgée par les lectures, me fait sentir ce qu’elle est.

La vague.

L’élément submergeant est le nom du désastre chez Blanchot. Celui qui n’arrive jamais car il est entier et radical, car après lui, il n’y a rien qui puisse encore vivre. Sa version factuelle a surgi avec fracas prenant le nom de tsunami et, si l’eau n’a pas recouvert le monde et n’a pas anéanti tout à fait la vie – la pensée théorique est presque incapable de nuance -, l’information s’est répandue et son nom est devenu le nom de tout phénomène massif et tempétueux, inattendu.

Temps tempêtueux, temps-vagues.

En 2008, les mouvements d’étudiants, professeurs, et de la société italienne contre la capitalisation de l’Université s’est baptisé « la onda anomala« . La vague immense et imprévisible aux origines inconnues s’est répandue ondulante et fluide.

La vague, élément naturel, n’a pas de tête, n’a pas de chef. Elle naît et avance dans un corps de puissance et de transformation qui peut être terrible et ne s’arrête qu’au contact de la terre, provoquant un choc dont l’intensité dépend de sa taille.

Il y a des vagues de contestation, des moments où les circonstances poussent les peuples à manifester leurs désaccords. La vague est l’unité linguistique d’un temps trouble. Car la « vague » cherche encore l’unité. C’est certainement l’unité du désastre.

Les peuples des pays Nord africains et du Moyen Orient se lancent depuis un mois dans une lutte pour leur liberté qui n’est pas médiée, n’est pas représentée: elle mobilise les individus mêlés sous l’identité collective de la multitude.

La vague n’a pas de visage.

Les histoires n’ont pas de rapport. Les hommes ne se connaissent pas. Dans le système politique de la dictature ou de la représentation usurpée ils ne peuvent plus rien vouloir ensemble. La vague dissout dans l’anonymat de la lutte et dans la liberté des actions et des initiatives.

La vague est le terme de l’articulation et de l’unité passagère.

Contre la loi Sinde, les actions se multiplient depuis deux ans et s’intensifient maintenant qu’elle a été vôtée. La vague contestataire se compose d’actions stratégiques menées par des individualités qui s’associent temporairement autour d’un thème ou d’une insatisfaction commune.

La vague n’a pas de fin et elle est contagieuse: chaque vague pousse à la naissance d’une vague nouvelle jusqu’à ce que le vent se calme ou le phénomène s’apaise.

Les mouvements de résistance s’amplifient et se déplacent; il est probable que le monde arabe soit le germe d’une protestation mondiale, manifestation de la force des masses et de leurs volontés face à des pouvoirs sourds. Tel un fleuve de corps silencieux glissants et déterminés, leur puissance calme pourrait simplement changer l’ensemble de l’équilibre mondial. La vague d’irruption des peuples viendrait perturber le destin que les pouvoirs avaient tracé.

La vague est le plan mis en lutte.

Au-delà de la vague, il faut ensuite – c’est aujourd’hui – sentir et dire le phénomène organisationnel et politique qui la défait mais maintient les individualités en action et rend leur coexistence possible.

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