Illitch

Posted on novembre 6, 2011

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Body and mind

Illitch était un fantoche. Nous sommes plusieurs à n’avoir jamais cru à son existence. C’est-à-dire : nous ne doutions pas qu’il se trouvait bien en face de nous, bien attablé lui aussi, et mangeant rapidement son plat de thon à la sauce piquante, – c’est ce qu’il mangea lors de notre première rencontre avec lui -, mais nous n’avions aucun doute sur son absence d’identité. Sa disparition soudaine, ambiguë et incertaine ne nous étonna pour ainsi dire pas. Illitch n’existait pas. Illitch ne pouvait exister. Lorsque nous le revîmes d’ailleurs, nul ne le reconnut. C’était Illitch, nous le savions, mais aucun d’entre nous n’était capable de l’associer à l’Illitch que nous avions connu quelques mois auparavant. Il donnait l’impression de ne pas s’appartenir, de se trouver littéralement hors de lui-même, de n’être qu’un hologramme placé là, agitant mécaniquement ses doigts sur le clavier de son ordinateur. Nous avions bel et bien arrangé un rendez-vous avec lui, mais Illitch pourtant agissait comme si nous nous étions trouvés là par hasard nous offrant avec une politesse étourdie ses services improvisés d’accompagnateur absent. Lors de cette rencontre, il ne nous menaça pas, quoique son inconfortable inexistence nous faisait cheminer avec méfiance à ses côtés. Il était impossible de se fier à lui.

Au commencement, son inexistence nous avait plutôt intrigué. C’était une inexistence exubérante en quelque sorte. Lors de notre première rencontre, il parla à n’en plus finir, nous expliquant par le menu une longue suite d’histoires sordides. Mais certains d’entre nous jugèrent qu’il n’avait rien vécu de ce qu’il racontait, que ces histoires appartenaient à d’autres vies, à d’autres Illitch sans doute. D’autres, plus sensibles, y perçurent la terrible logorrhée mégalomaniaque d’un assassin. D’autres encore crurent y déceler l’énoncé d’histoires archétypales créées de toute pièce qu’Illitch, inexistant, aurait utilisé pour parler des heures durant à des hommes avec qui il lui aurait été impossible d’établir un lien qui n’eût pas été évanescent. Certains y entendaient de véritables paraboles. Malgré la diversité de nos vues, à cette heure déjà, tous partagions le sentiment diffus mais certain de son inexistence.

Illitch s’était présenté à nous comme écrivain en nous tendant la main et en prononçant distinctement « Illitch ». « Illitch ». Ce nom de tant d’hommes pouvait difficilement être le sien. « Illtich » revenait à dire « les foules derrière moi », revenait à dire « moi ou un autre », revenait à dire « ceci n’est pas mon nom », revenait à dire « personne », revenait à dire « je n’existe pas ». « Illitch » n’était rien ni personne car c’était beaucoup trop, c’était des milliers et des millions d’hommes, des milliers et des millions de mémoires, cela n’en pouvait être aucune. « Illtich » c’était des marécages de confusion, des mers remplies de destins différents répondant tous au nom d’Illitch. Impossible. Comment s’y reconnaître ? Qui était Illitch ? Dès le début, ce nom ressemblait à une provocation ou à une profession de foi. En tout état de cause, c’était un mensonge ou bien un signe. Illitch pourtant était calme lorsqu’il se présentait. Sa malice devait être immense, et face à des interlocuteurs moins aguerris, il aurait été en mesure de faire croire en son existence. « Illtich » avait-il dit, et il avait voulu en faire son nom ! Aujourd’hui c’est encore ainsi que nous parlons de lui.

Illicht ne possédait aucune ressemblance avec lui-même. Il aurait pu tout être. Illitch en fait n’avait pas de mémoire, soit par ruse soit par nécessité. Illitch le sacrifié, l’inexistant. Illitch le mal de tous les maux, le symbole. Illitch l’usurpateur, l’assassin.

Illitch s’était présenté à nous comme psychiatre.
Illitch s’était présenté à nous comme artiste.
Illitch s’était présenté à nous comme concierge.
Mais il ne correspondait à aucun de ces rôles, il n’accomplissait rien. Comme concierge, il s’était détourné lorsque nous étions arrivés, comme écrivain, il n’avait jamais écrit la moindre ligne, comme artiste, il ne créait pas, et comme psychiatre, il n’avait rien écouté. Il avait d’ailleurs tout déclaré distraitement, exactement comme si, sur le champ, il se décidait pour un mot ou pour un autre. Au hasard, il avait donné corps en le disant au mot passé près de lui. Il n’y mettait aucune conviction. Il terminait par nous agacer et nous remplir d’incompréhension. Pourquoi tenait-il à nous jouer une comédie dont il s’efforçait justement de montrer qu’elle l’était ? N’était-ce pas la preuve qu’il était bien tout à la fois écrivain, psychiatre, artiste, concierge ? Où voulait-il en venir ? Le hasard avec lequel il prononçait ces mots semblait signifier qu’il était aussi tout ce qu’il n’avait pas dit. Ce silence résonnait comme un immense possible chargé de menaces. Oui c’était cela, Illitch nous menaçait. À ce moment-là pourtant, la plupart d’entre nous aurait été bien incapable de donner un visage et un corps à cette menace. Illitch ne se ressemblait pas. Illitch apparaissait.

Le temps qui sépara nos trois rencontres avec lui le chassa de nos pensées, car ces rencontres ne furent jamais agréables. Nous nous doutions de plus qu’il était capable de resurgir là où on ne l’attendait pas. Il n’était pas impossible qu’il ne fût d’ailleurs qu’une pensée. L’idée d’Illitch était déjà une menace. Notre deuxième rencontre avec lui fut d’ailleurs le fruit du hasard ou peut-être la matérialisation d’un souvenir malencontreux et furtif de lui. Il prit sans doute le rôle de quelqu’un d’autre, mais nous ne savons pas s’il le fit à dessein, pour nous recevoir et nous troubler de nouveau, si certains d’entre nous l’avaient cherché, ou si Illitch pour d’autres raisons se trouvait là. À ce stade, bien sûr, nous connaissions son pouvoir. Illitch était une malédiction, un mot chargé d’une expérience terrible, qu’une fois connu, il était impossible d’oublier.

La dernière fois que nous le vîmes, Illitch n’était définitivement plus lui. Sur une scène de théâtre, un « Illitch » démoniaque jouait au psychiatre et rendait respectivement folle et triste deux femmes, s’employant à détruire habilement et par étapes tout ce qui à leurs yeux tenait ensemble, piétinant avec plaisir toute la beauté qu’elles voyaient dans le monde. Or, tous sentîmes que jamais il ne s’était tant ressemblé, qu’il ne s’était jamais tant agi d’Illitch. Au soir de ce qui certainement dû être sa disparition, Illitch existait dans la peau d’un homme. Nous étions restés interloqués tant nous considérions son inexistence comme sa caractéristique essentielle. Avant cette ultime rencontre, il nous aurait été difficile de l’imaginer passer à l’acte, à un quelconque acte, si ce n’est par hasard, par inadvertance ou bien en jouant. Cet homme vibrant était plus que lui et nous faisait entrevoir avec frayeur ce dont Illitch était capable. Illitch avait un corps, un visage et un prénom : Arcadie. Mais ce n’était plus lui.

C’est pourquoi, bien que les meurtres eurent lieu après qu’il nous les eût racontés, après même qu’il n’eût disparu, nous savons aujourd’hui qu’Illitch en est le responsable.

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